L'avenir financier d'un Etat et de ses citoyens

La dette publique belge est énorme. La première mission du nouveau gouvernement consistera à trouver de l'argent pour combler le trou des 25 milliards d'euros du budget courant. Sa deuxième tâche consistera… à trouver de l'argent, afin d'offrir à une population vieillissante la garantie d'une pension et de soins de santé acceptables.

 Le gouvernement fédéral devrait rédiger des budgets sur plusieurs années, ce que la plupart des pays font déjà."

Luc Van den Bossche
Ancien ministre de la fonction publique et président d'Optima

De quand datent ces problèmes?

LUC VAN DEN BOSSCHE: Des années '70, lorsque les dépenses ont déraillé. Ces dernières années, tout a été de mal en pis et nous nous retrouvons aujourd'hui avec une dette publique égale à 100% du PNB.

Qui est responsable de la situation actuelle?

IVAN VAN DE CLOOT: A mon avis, il y va là de la responsabilité collective de la classe politique: depuis vingt ans, nous allons droit dans le mur, avec un énorme problème de budget, tant en matière de pensions que de vieillissement de la population. Nous en avons parlé pendant vingt ans, et maintenant nous sommes dans une impasse : les réserves sont épuisées et la crise financière est arrivée.

 plan de relance actuel initié par le gouvernement fédéral ne suffira pas à nous armer en prévision des défis futurs.

Ivan Van De Cloot
économiste en chef du think tank indépendant Itinera Institute et observateur critique de la gestion publique


Dans les années à venir, le vieillissement de la population représentera un coût supplémentaire de 6,3% du PIB. Qu'est-ce que cela signifie pour notre niveau de vie?

GEERT VANCRONENBURG: Si les dépenses publiques ne sont pas sévèrement revues à la baisse, cela équivaut dans la pratique à une hausse de la pression fiscale moyenne de 6,3%. Or la fiscalité actuelle a déjà tendance à décourager le travail, à freiner l'entreprenariat, à limiter les investissements.

IVAN VAN DE CLOOT: Le plan de relance actuel initié par le gouvernement fédéral ne suffira pas à nous armer en prévision des défis futurs. Il ne vise que 1,1 milliard d'euros d'économies, alors que les seules dépenses de santé ont déjà augmenté de 3,3 milliards d'euros en 2009. La même année, les dépenses liées aux pensions ont elles aussi augmenté de 1,3 milliards d'euros.

Que faut-il penser d'un impôt supplémentaire sur le capital et le patrimoine, dont on parle depuis des années?

JO VIAENE: Imposer encore plus lourdement le capital entraînerait – compte tenu de sa mobilité accrue – automatiquement un exode des capitaux vers l'étranger. Dans ce cas, le fisc verrait ses recettes baisser et non augmenter. On a souvent tendance à oublier que le patrimoine constitué par les citoyens a déjà été imposé, et qu'il l'est une nouvelle fois par le biais du précompte – mobilier ou immobilier.

Qu'en est-il de l'appareil public lui-même: réalise-t-il suffisamment d'économies?

IVAN VAN DE CLOOT: Bien au contraire. Un bel exemple en est donné avec l'augmentation du nombre de fonctionnaires dans les régions, principalement aux plus bas échelons. Plutôt que de ne pas remplacer un fonctionnaire plus âgé, et plus coûteux, qui prend sa retraite, on choisit de le remplacer par deux jeunes fonctionnaires. Si on parvient ainsi à ne pas dépasser le budget à court terme, on oublie simplement que les autorités fédérales devront plus tard payer la pension de ces deux fonctionnaires.

GEERT VANCRONENBURG: Et ce, alors que grâce à l'informatisation et à la modernisation, il serait tout à fait possible de réaliser les mêmes choses avec moins de personnel.



 Imposer plus lourdement le capital entraînerait immanquablement un exode des capitaux vers l'étranger.

Jo Viaene
Manager du Competence Center d'Optima


Que penser d'éventuelles coupes dans les pensions?

JO VIAENE: Les montants élevés des pensions du secteur public sont autant d'anachronismes aujourd'hui.

LUC VAN DEN BOSSCHE: C'est exact. Le montant élevé des pensions du secteur public s'explique par le fait qu'il s'agissait à l'origine d'une forme de salaire reporté, parce qu'un fonctionnaire gagnait à l'époque bien moins qu'un collègue exerçant le même métier dans le privé. Aujourd'hui, ces salaires sont parfaitement comparables – sauf pour les postes les plus élevés – et les fonctionnaires ont en outre l'avantage de la sécurité de l'emploi.

IVAN VAN DE CLOOT: Le débat public en la matière se caractérise par un conflit des générations: les baby-boomers ont été très nombreux à travailler, et ils prennent peu à peu leur retraite, souvent sans avoir économisé dans ce but. La facture de leurs pensions est aujourd'hui présentée à un groupe bien moins important d'actifs. Les pouvoirs publics ne peuvent proposer une solution qu'à condition de se montrer prévoyants – ce qui est impossible avec un budget d'un an seulement.


 Grâce à l'informatisation et à la modernisation, un seul fonctionnaire peut faire le travail de deux personnes.

Geert Vancronenburg
économiste en chef à la FBE/VBO

En votre qualité d'experts, plaidez-vous pour des budgets sur plusieurs années?

LUC VAN DEN BOSSCHE: Le principal problème avec le budget d'un an, c'est que l'on ne regarde pas en face les défis futurs. Ce n'est que des années plus tard que le poids énorme des dépenses est réellement perçu. Le gouvernement fédéral devrait rédiger des budgets sur plusieurs années, ce que la plupart des pays font déjà.

GEERT VANCRONENBURG: L'Europe accentue la pression sur les pays – donc également sur la Belgique – pour qu'ils établissent un budget pluriannuel. C'est une bonne chose, mais cela va plus loin. La France, mais aussi les Pays-Bas et l'Allemagne – qui supprimera 12.000 postes de fonctionnaires dans les années à venir – interviennent sévèrement, et à tous les niveaux. Chez nous – où il est encore plus nécessaire d'intervenir que dans de nombreux pays – il n'y a pas jusqu'ici de consensus politique suffisant pour prendre des mesures dont nous savons pourtant tous qu'elles sont indispensables.

La situation est-elle catastrophique, ou la tragédie grecque est-elle encore bien éloignée?

JO VIAENE: Notre chance, c'est que de nombreux citoyens ont été prévoyants et qu'ils prennent de plus en plus leur sort en main. Je suis persuadé que la responsabilité de la constitution d'une pension doit être plus souvent confiée aux citoyens eux-mêmes. Il devient alors possible de plaider pour une nette augmentation des encouragements fiscaux pour les pensions. Un régime permettant au foyer lambda de consacrer un montant fixe par an aux pensions – des contributions qui seraient fiscalement déductibles – donnerait un joli capital à long terme. Compte tenu de l'aversion éprouvée par la majorité des Belges face au fisc, de plus en plus de gens voudront sans doute faire des efforts supplémentaires pour compléter leur propre pension.