Santé publique : les défis financiers

Nous vivons dans un véritable Eldorado en Belgique. Chez nous, les soins de santé sont tout à la fois très abordables, très modernes et de très grande qualité. Les 24,5 milliards d’euros de dépenses de santé publique en 2010 représentent exactement le double du budget d’il y a dix ans.  Des experts de renom élaborent un plan d’avenir pour le secteur de la santé belge.

Le secteur de la santé, ce n’est pas seulement un coût. C’est aussi un secteur très productif et qui génère de la santé publique.

Lieven Annemans
Économiste de la santé

Le gouvernement Verhofstadt a décrété que la croissance annuelle de ces dépenses ne pourrait dépasser 4,5%. Cette norme n’est-elle pas soumise actuellement à une très forte pression ?

Lieven Annemans: "Les frais de santé augmentent plus vite que notre niveau de vie, et ce même dans l’hypothèse d’une croissance du bien-être de 4,5%. Nous devons dès lors faire très attention."

Le vieillissement de la population constitue-t-il la principale cause de cette hausse des coûts?

Lieven Annemans: "Pas du tout, puisque le vieillissement de la population ne représente que 1% de cette augmentation. Le vieillissement de la population ne signifie pas seulement que nous vivons tous de plus en plus vieux, mais aussi que nous restons en bonne santé de plus en plus longtemps et que nous avons donc moins besoin de soins. Non, la majeure partie de ces coûts en hausse provient des nouvelles techniques et technologies, qui engendrent d’un côté une espérance de vie accrue, tout en faisant grimper les coûts d’une façon exponentielle, car on les utilise fréquemment sans nécessité absolue, ou en ne sachant pas vraiment si elles sont préférables’."

Marc Moens: "Les médecins doivent se demander à chaque fois s’ils utilisent la meilleure technique, et la plus efficace.  Je suis partisan d’un système récompensant les médecins qui font des efforts dans ce sens. Une autre piste à suivre: stimuler une collaboration plus étroite entre les médecins et les organismes. Aux Pays-Bas, il n’existe que trois appareils de chirurgie assistée par ordinateur, alors qu’on en compte 18 en Belgique. Nous possédons la plus forte concentration de robots au monde. Or quand on sait qu’un tel appareil coûte deux millions d’euros… On est en droit de s’attendre à ce qu’ils soient utilisés de la manière la plus efficace qui soit. "

Hugo Vanermen: "Les patients aussi devront s’adapter. Il ne peut plus être question de shopping entre les différents hôpitaux et médecins, même si le système actuel entraîne ce type de comportement. Un patient du 21ème siècle compte sur une opération sans cicatrice, sans douleur, il veut reprendre le travail au plus vite – dès le lendemain si possible – et tout cela gratuitement de préférence."

Je ne suis pas le père fouettard qui veut limiter l’assurance maladie aux couches sociales aisées.

Marc Moens
Président de l’ABSyM/BVAS


Grâce à e-health, on sait pourtant qui fait du bon travail, et qui est moins performant, ou trop coûteux?

Lieven Annemans: "Dommage que tout ne se mesure pas aussi facilement. L’efficacité de certains traitements n’est par exemple mesurable qu’à long terme. Il faut souvent attendre des années avant qu’un tel traitement soit reconnu efficace par les pouvoirs publics et entre de ce fait en ligne de compte pour les remboursements."

Cela n’entraîne-t-il pas certains retards?

Hugo Vanermen: "Oui, bien sûr. Un exemple frappant est celui des valves cardiaques percutanées, une option apte à sauver la vie d’un certain type de patients. Il n’est pas question de remboursement, alors que nous savons tous qu’elles sont très efficaces. On se retrouve ainsi dans une sorte de catch 22: bloqués des deux côtés. L’argent manque pour une technologie efficace et nous ne parviendrons donc jamais à prouver son efficacité. Donc que faisons-nous? Nous payons ces valves nous-mêmes, pas seulement parce que les avantages sont évidents pour le patient, mais aussi parce que nous risquons dans le cas contraire d’être à la traîne au niveau international. "

Comment faire pour éviter ce catch 22?

Hugo Vanermen: "Mon message est le suivant: remboursez cette technique, mais profitez-en par la même occasion pour réguler le secteur: limitez l’usage à six centres par exemple, qui seraient agréés. Sinon, cette coûteuse prolifération ne fera que s’amplifier. Limiter et réguler, c’est d’ailleurs bénéfique aussi pour la qualité du traitement. Un chirurgien qui remplace chaque année 400 valves cardiaques à l’aide d’une technique donnée, la maîtrisera toujours mieux qu’un autre qui n’effectue cette opération que cinq fois par an."

Il ne peut plus être question de shopping entre les différents hôpitaux et médecins, même si le système actuel entraîne ce type de comportement.

Hugo Vanermen
Cardiologue - OLVZ  Alost


Quid des assurances complémentaires individuelles ?

Marc Moens: "Les pouvoirs publics devront imposer des limites dans le cadre légal, sinon nous ne pourrons plus assurer  financièrement parlant. Mais il faut également qu’ils autorisent les gens qui peuvent se le permettre à payer des suppléments."

Lieven Annemans: "Malgré tout, il nous faut un système de santé de haut niveau pour l’ensemble de la population, et ce également dans une perspective économique. Le secteur de la santé, ce n’est pas seulement un coût. C’est aussi un secteur très productif et qui génère de la santé publique. Plus de gens en bonne santé, cela signifie plus de citoyens au travail et productifs, et donc plus de croissance économique. A nous d’investir aujourd’hui dans des secteurs susceptibles d’armer notre économie sur le long terme. Et le secteur de la santé en est un."


Limiter et réguler, c’est d’ailleurs bénéfique aussi pour la qualité du traitement.

Hugo Vanermen
Chirurgien cardiologue OLVZ  Alost

Le message est clair: le secteur doit rationnaliser intelligemment et accorder la priorité aux investissements ciblés?

Marc Moens: "Même en opérant de manière hyper-rationnelle, nous ne parviendrons pas à libérer suffisamment de moyens pour couvrir tous les besoins. Je suis dès lors favorable au deuxième pilier d’assurances. Comprenez-moi bien: je ne suis pas le père fouettard qui veut limiter l’assurance maladie aux couches sociales aisées. Mais je suis réaliste, j’estime en même temps que les abus du secteur doivent être éradiqués. Les médecins de ma génération n’ont pas été éduqués au contrôle des coûts, mais la jeune génération en a parfaitement conscience."

Lieven Annemans: "Un système à deux vitesses, avec des assurés plus ou moins couverts, c’est une attaque à la cohésion sociale. Les études le démontrent: moins de cohésion sociale, cela signifie une baisse de la santé moyenne."

Hugo Vanermen: "Au lieu de nous diriger vers un système à deux vitesses pour le patient, nous devons viser le juste milieu entre un système totalement régulé et un excès de l’offre, chaotique et coûteux.""

La discussion peut-elle porter uniquement sur cet aspect financier?

Lieven Annemans: "Non, car l’objectif ultime d’une bonne gestion, ce n’est pas de minimiser les coûts, mais d’allonger l’espérance de vie d’une population en bonne santé. Il est crucial pour nous d’atteindre cet objectif, puisque pour supporter nos futures obligations financières, nous devrons tous travailler plus longtemps, et donc  être en bonne santé plus longtemps."
 

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